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Villa Jasmin,
de Serge Moati,
une reconstitution affective de la vie tunisoise (1903-1957)
Khalifa Chater-
Professeur-Université de Tunis
"A Tunis, il faisait doux. Un peu humide,
en hiver,mais enfin c'était le paradis. Je me souviens de
La Marsa, de Sidi BouSaïd et de Kéréddine, des
maisons de plage, des bains de meret du sable fin et si chaud qui
brûle les pieds. Je me souviens duparadis." (Serge Moati,
Villa Jasmin, p. 200)
Lecture de mes vacances, Villa Jasmin, de Serge
Moati (Paris, Fayard, juillet, 2003, 386 pp.) est une reconstitution
affective de la vie tunisoise, au cours de la première moitié
du XXe siècle. La relation de la vie du père - dont
il emprunte d'ailleurs le prénom - est utilisé, à
bon escient, de fil conducteur de cet itinéraire historique,
conjuguant habilement, avec grâce et finesse, dans cette narration
nostalgique, le culte de la famille et l'amour du pays natal.
Le conteur intimiste nous met ainsi dans la confidence.
Il affirme: " En écrivant, je venge sa mémoire
(celle dupère), par le moyen le plus simple du monde, je
le fais revivre, lui qui a eu une vie trop courte, et je tue la
mort, je suis plus fort qu'elle"(p. 91). Disposant d'un arsenal
de connaissances, puisé dans les écrits sur la période
et enrichi et personnalisé par les souvenirs de famille,
Serge Moati réussit à recréer les atmosphères
et à restituer aux faits leurs dimensions émotionnelles,
sans transgresser la réalité, ou la trahir. Le romancier
prend certes des libertés, pour "remplir les vides",
exprimer le non-dit,imaginer l'atmosphère des temps forts
du cursus : Omniprésents dans cette mise en scène
fictive, ses parents sont appelés à s'exprimer :
"Excuse-nous, Henry (prénom officiel del'auteur).
On sait que tu nous en veux. Mais, on a fait un voyage amoureux
du côté du pays des morts... On est parti, mais, tu
vois, on revient. Aujourd'hui, on sait que tu écris ces lignes,
et on est là,derrière toi... Fais nous vivre. Convoque-nous.
Raconte-nous. Et comme tu ne sais pas grand chose, brode...
" (p. 21).
Cette convocation des membres de sa famille, pour
replacer les décors, comprendre les comportements, saisir
les motivations non expliquées lui permet d'instrumentaliser
la fiction pourmieux décrire le passé. L'imagination
est la fée bienfaitrice des grands historiens. Elle les aide
à définir les postulats de travail, pour agencer les
faits et comprendre les mobiles des acteurs. Moati a l'honnêteté
de mettre en valeur la définition romanesque de son uvre,
pour expliquer les libertés qu'il prend.
L'itinéraire de Serge Moati (1903-1957), ses
moments de joie et d'infortune ont pour cadre la Villa Jasmin,
69 rue Courbet, devenue aujourd'hui rue de Palestine. Moati adopte
une suggestion audacieuse de l'architecte Théodore Valensi,
qui lui conseille d'acheter un terrain au Belvédère
et d'y construire son habitation, dans cette région périphérique
et peu habitée. Le dialogue réel ou imaginé
par l'auteur décrit la complicité entre l'écrivain-journaliste
et l'architecte :
"- Théodore, tu es malade !
- Non. Juste visionnaire. Certains savent écrire... Moi,
je sais dessiner. Je vois. J'anticipe. Ce quartier existera. Il
y aura des villas blanches avec des jardins, des citronniers et
des balançoires, des enfants et des ânes ... Première
étape. J'ouvre le chapitre suivant. J'innove. J'invente.
Le Belvédère sera le nouveau quartier de Tunis ! Celui
de"l'avenir radieux", comme tu l'as écrit avec
emphase et naïveté, dans Tunis Socialiste..."(
p. 50).
Mythe ou réalité, la Villa Jasmin
inaugurerait l'émergence du nouveau pôle urbain du
Belvédère, annonçant une nouvelle étape
de restructuration-recentrage de la capitale. Le projet qui paraissait
alors extravagant, fut ainsi réalisé, tambour battant.
L'inaugurationeut lieu en 1932. Serge Moati l'appela Villa Jasmin,
estimant que cette fleur"unit tous ceux qui ont compris que
cette terre (tunisienne) était un paradis", citant ainsi
les différentes populations qui ont afflué vers le
pays (p. 53). Est-ce que toutes les péripéties de
la relation historique s'inscrivaient dans le cadrede la Villa
Jasmin. A-t-elle était réquisitionnée lors
de l'entrée des troupes allemandes à Tunis, en novembre
1942 ? A-t-elle était choisie comme résidence de Rudolf
Rahn, le délégué du Reich, enTunisie ? La réalité
peut parfois dépasser la fiction. En tout cas, cet "habillage
scénique" permet d'intégrer la narration, dans
une sorte de "règle des trois unités", d'un
néoclassicisme romanesque. Après la guerre, la villa
retrouva ses propriétaires et leur permettra d'y couler de
nouveaux moments de bonheur, jusqu'à la mort du héros,
en août 1957.
Le décors scénique et son héros,
le paysage et l'acteur, notre romancier réussit à
combiner les deux itinéraires. Une vieille photo prise à
Tunis, en 1926 permetà l'auteur d'engager sa relation. Une
invitation au souvenir, à l'occasion de son départ,pour
étude en France, en compagnie de sa sur. Après
avoir préalablement planté les éléments
du décor et commencé sa narration par son terme finale,
la mort de Serge et la vente de la villa, l'auteur utilise le flash
back,pour reconstituer les différentes étapes
d'une vie riche et laborieuse de son père. A l'époque,
Serge Moati dirigeait la troupe théâtrale qu'il venait
de créer, "Le Phalène". Auteur et
metteur en scène, il prépare "Tunis qui potine",
sa prochaine revue. A cette occasion, une rencontre fortuite lui
permet de découvrir Odette, à qui il attribue le beau
rôle, puis il l'épouse.Cette péripétie
permet à l'historien-romancier d'évoquer la vie culturelle,
à Tunis, ses cercles artistiques,ses cénacles poétiques
et ses troupes de théâtre amateurs et en particulier
"L'essor", la troupe d'Alexandre Fichet et "La Comedia"
animée par de jeunes artistes italiens. Serge, le livournais
et Odette Scemama, la juive indigène, "tombèrent
scandaleusement amoureux" (p. 34). C'est ainsi que le narrateur
définit le mariage de ses parents qui ont osé transgresser
les frontières intercommunautaires des deux"judaïsme",
"le judaïsme chic" de la communauté
livournaise et "le judaïsme pas chic" de la
communauté moresque (pp.31-32). Odette Scemama rencontra
Serge sur la scène duThéâtre Rossini",
le futur théâtre municipal,ce qui explique cette dérogation
"artistique" aux tabous d'époque.
Les différents repères de la vie de
Serge Moati, fondateur - animateur du Ciné-Garibaldi,
rédacteur de la chronique des potins, à Tunis Soir,
puis rédacteur en chef du Petit Matin, lui permettent de
noter les faits divers de la vie tunisoise. Nous retiendrons deuxfaits
marquants :
- L'évocation d'une soirée de Habiba
Msika."Dans une nuit d'apothéose, raconte le narrateur,
Habiba Msika,l'étoile des curs, l'impératrice
des songes, celle qui faisait tourner les têtes juives, italiennes,
françaises ou même beylicales, vint honorer la scène
du Garibaldi. elle interpréta, avec génie, le rôle
travesti de Joseph"(p. 59).
- L'intervention de Habiba Menchari, au cours d'une
conférence donnée par l'Essor, où elle réclame
la suppression du voile et joignant l'acte à la parole, se
découvre le visage, provoquant un accueil mitigé de
l'auditoire (p. 79).
Mais saisissons cette opportunité, pour évoquer
ces images de Tunis, dans les années 1930 :
"Unique rédacteur du "journal de
la vie et des fêtes tunisoises" Serge Moati fait et refait
la tournée des bars et des cercles où se réunissent
joueurs de cartes et lanceurs de potins. Il écoute et se
fond dans le paysage.Il y cueille l'écume de la ville et
glane la matière de ses chroniques. Elles sont souvent amusantes
et pimentées. Elles sentent l'alcool de figue et le jasmin...."
(pp. 62-63).
Rien ne manque, dans cette chronique mondaine, même
pas l'heure de la Kémia chez Paul où coulent
à flot l'alcool de figues et "l'anisette fraternelle"
(p. 63). Moati fils, notre écrivain n'a pas pris la mesure
réelle du culte de l'apéro, entres amis et en famille,
dans la société coloniale, la frénésie
du "petit jaune", sur le zinc, au bord de l'eau, sous
la tonnelle.Pur produit marseillais, le pastis y était devenu,
en effet, un rituel de leur vie. La propagande d'époque rappelait
avec obstination, que"Midi et six heures (étaient) l'heure
du Berger", le célèbre pastis algérois,
disparu avec la colonisation.Mais les études historiques
et les témoignages évoquentrarement ces aspects anodins.
La vie de la société coloniale est d'ailleurs simplement
suggérée, puisque le rédacteur de Tunis
Soir s'est engagé, auprès de son patron,Max Caruana,
à éviter tout ce qui dérange :
"Tu mets ton mouchoir rouge dans ta poche et
je t'engage. Attention, Serge, pas de politique, pas d'attaque contre
le Résident (Général) de France, ni de soutien
aux arabesexcités de l'Ancien ou du Nouveau Destour. Rien,
tu m'entends, rien ! Jeveux du potin et du popotin. Je veux que
çà swingue et que l'onrigole. Raconte-moi Tunis. Fais-nous
rêver et oublie le reste...."(p. 60).
Fussent-elles dépolitisées, les chroniques
de Serge Moati,à Tunis Soir permettent de reconstituer
le puzzle, d'écrire une histoire globale. Evidemment,
elles ajoutent leur éclairage à la vie quotidienne.
Cet aspect de la question ne doit pas être sous-estimé.
Mais Serge Moati ne se contente pas de ce travail de commande. "Il
prend la décision de réserver ses indignations enflammées
mais anonymes, à Tunis Socialiste. Sa plume est schizophrène
" (p. 62). Serge Moati fut, en réalité, un intellectue
engagé. Il combattit vigoureusement le colonialisme, exprimant
régulièrement sa solidarité avec la population
tunisienne.L'arrivée d'un nouveau Résident Général,
de France,Marcel Peyrouton, en 1933, marque une phase de crispation
du système colonial. Moati combatPeyrouton, sur les colonnes
de Tunis Socialiste. A la suite de l'arrestation des dirigeants
du Néo-Destour, le journal est suspendu et Moati fut poursuivi
pour atteinte à la sûretéintérieure de
la Régence. Son procès débuta en avril 1935.
Défendu par Vincent Auriol, futur président de la
République française, il fut condamné à
deux mois de prison, avec sursis et mille francs d'amende. Ecarté
du Petit Matin, il fut récupéré par
le Directeur de Tunis Soir, par "amitiés maçonniques".
Il reprend, en main, sans enthousiasme mais par nécessité,
la couverture des chroniques de loisirs. Mais il ne tarda pas à
être expulsé de Tunisie, par un fameux décret
scélérat, en applicationd'un édit royal de
1778. A Paris, où il fut rejoint par les membres de sa famille,
il devint rédacteur du journal socialiste Le Populaire. Mais
Villa Jasmin a provisoirement fermé ses portes. La
famille vit péniblement son exil :
"Vendredi. Maman fait le couscous, comme à
Tunis. L'appartement de la rue Maubeuge, juste au-dessus du garage,
sent bon...Boulettes, merguez, salade piquante et alcool de figue
en abondance. Il y manque le jasmin de la villa et la douceur de
la nuit de Tunis..." (p.102).
Mobilisé à Bizerte, sa ville natale,
en1939, Serge Moati retrouve ses quartiers tunisiens, puis re-intégre
le journal Le Petit Matin. Le nouveau Résident Général
depuis le 26 juillet 1940, est un pétainiste,l'amiral Esteva.
Ce qui permet à Serge Moati d'évoquer Tunis,pendant
la guerre et de décrire les mutations du paysage politique,
sousl'occupation allemande (9 novembre 1942- 9 mai 1943). Rudolf
Rahn fut nommé délégué politique du
Reich, en Tunisie. Il s'installe à Dar Hussein. Il fut secondé
par le colonel Rauf, quidirigeait les S.S. à Tunis. Quelques
jours après le débarquement des troupes allemandes,
le ministère del'information de Vichy, dépêchait,
à Tunis, en mission spéciale, Georges Guilbaut, membre
du Parti Populaire Français.Il devait reprendre en main l'amiral
Esteva et l'engager à assurer une collaboration totale avec
les autorités allemandes. Il devait également prendre
en main les services de la Radio et diriger le seul quotidien autorisé,
Tunis Journal,édité par la Résidence.
Dans ces circonstances tragiques,accédait au pouvoir un souverain
nationaliste :
"Moncef Bey accède au trône, en
juin1942. Le nouveau et jeune souverain veut symboliser une Tunisie
nouvelle, face au monde et aux nationalistes trop pressés.
Sa marge de manuvre est étroite. Tant pis. Il s'y engouffre.
Avec un succès certain,il parle et agit. Il est écouté
car il est intégré et réellement patriote.
Il s'oppose au faible Esteva, qui représente l'ancienne puissance
colonisatrice, en déroute ... " (p.180).
Le narrateur décrit le sort de la communauté
juive, sous les Allemands et montre qu'une "sorte de "gouvernement
juif" se met en place, en Tunisie. Il organise des commissions,
veille àl'exécution des ordres allemands, honore les
commandes des travailleurs forcés ... "(p. 168). Moïse
Moati défendait l'option de la résistance. Les études
historiques confirment, les faits bien établis, les épreuves
décrites par l'auteur et notent, cependant, une réelle
différence de traitement, par rapport aux juifs d'Europe
(Michel Abitbol, Paris, 1983). Ce qui est certain,c'est que les
velléités de Rahn n'étaient pas approuvées
par l'autorité beylicale, alors que le Résident Général,
l'amiral Esteva tentait de temporiser. Moncef Bey estimait, en effet,
que tous les Tunisiens, étaient ses fils, sans distinction
de race et de religion. Mais ses pouvoirs étaient bien limités.
Ce qui justifie les propos du narrateur, relative à la politique
discriminatoire des occupants, l'organisation des camps de travail
et la constitution de la phalange africaine, formée par des
Français, acquis aux thèses nazies.
Serge Moati se réfugia, chez des amis sûrs,
les Ben Romdane, qui l'abritèrent durant un mois. Puis il
participa à la mise sur pied d'un réseau de résistance
franco-britannique. Le réseau fut démantelé
le 17 février 1943. Ses membres furent expédiés
en Allemagne. Libérés, grâce à la perte
de leur dossier d'inculpation, ils furen transférés
en France où ils furent libérés.Serge Moati
rejoignit l'équipe clandestine du journal le Populaire et
eut l'ultime honneur de représenter les journalistes résistants,
lors de la réception du général de Gaule à
l'Hôtel de Ville.
Le retour à Tunis, à la villa Jasmin,
en septembre 1944, un retour aux sources, permet au narrateur de
faire vivre à ses lecteurs les soirées au Cabaret
de la Chanson, rue d'Athènes, aux Dunes, dans
la station estivale, à Tabarka où on danse la Perle
de Khroumirie. Le narrateur naît le 16 août 1946, le
lendemain du défilé de la Madone de Trapani,à
La Goulette, qui clôt de fait la saison estivale et annonce
l'arrivée des méduses, qui incommodent les baigneurs.
Fin d'un cycle, la conclusion annonce la Tunisie nouvelle, qui conquiert
son indépendance. La contribution de Serge Moati à
la décolonisation est évoquée par son fils,
avec pudeur et retenue. Cette fidélité à la
Tunisianité explique la genèse de cette uvre,
qui replace la vie du père, dans l'environnement qu'il chérit.
Khalifa Chater
chaterk@hexabyte.tn
Post-scriptum : Je me permets de compléter
cette évocation de la personnalité de Serge Moati,
par cette description de son compagnon de lutte socialiste, Cohen
- Hadria : "Rond,jovial, plein d'humour, très friand
de potins et de tuyaux de dernière heure, journaliste d'instinct,
Serge Moati est aussi un homme froidement courageux "(ElieCohen
Hadria, Du protectorat français à l'indépendancetunisienne,
souvenir d'un témoin socialiste,CMMC, Nice, 1976, p.
109). Notons, d'autre part, que la parution d'ouvrages récents
permettent de mieux connaître le contexte historique de cette
vie bien remplie de Serge Moati. Rappelons, cependant, que les épreuves
de la seconde guerre en Tunisie ont été l'objetd'un
éclairage de qualité, par le grand écrivain,
Albert Memmi. Voir La statuede sel, 1ère édition,
Corréa,1953.
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