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Abou El Kacem CHEBBI
Une volonté de vivre et d'espérer
Pr. Nizar Ben Saad
Directeur de l'Institut Supérieur des Etudes Appliquées
aux Humanités de Tozeur- Tunisie
La ville de Tozeur a vécu, le 24 février dernier, un moment exceptionnel de joie fervente et de communion à l'occasion du centenaire de la naissance de Abou El Kacem Chebbi, notre grand poète national, surnommé le Lamartine tunisien. Cette journée était rehaussée par la présence d'éminents poètes, créateurs et intellectuels arabes.
De nombreuses manifestations s'étaleront sur plusieurs mois. Elles permettront de découvrir la culture authentique du Djérid, de valoriser les richesses plurielles et foisonnantes d'une ville plus que jamais jalouse de sa spécificité, de son patrimoine et de son originalité, et qui, plus que jamais, s'applique à réaliser culturellement son destin et à conforter le marché des festivals, en ranimant sa mémoire pour nourrir son présent et préparer son avenir. Le point culminant de ces manifestations culturelles est l'organisation, le 09 octobre, d'un colloque international, portant sur « L'aspect esthétique de l'œuvre de Chebbi ».
A cet égard, force est de souligner que l'année 2009 est à tout point de vue, exceptionnelle, puisque nous aurons en même temps la célébration d'autres figures emblématiques tunisiennes qui se sont distinguées dans différents domaines : Ali Douagi ; Hédi Juini ; Mohamed El Fadhel Achour.
Une aspiration du cœur
Exceptionnel par la puissance de ses convictions, la singularité de son talent et l'étendue de sa culture, Chebbi a marqué définitivement l'histoire de la poésie nationale. Il a en particulier façonné l'esprit des peuples du monde arabe par un chant profond qui a su intégrer et conserver les accents les plus éloignés, dans une expression originale.
En effet, faite d'imagination, de rigueur et d'exigence, la poésie de Chabbi a exercé une influence décisive sur plusieurs générations de jeunes poètes qui ont admiré en lui la force de son caractère, les qualités de son écriture, la fermeté de ses idées, la générosité de son engagement.
Il est significatif que Chebbi ait trouvé des défenseurs chaleureux parmi de nombreux universitaires qui exaltent chez lui l'immense avantage de sa clarté conceptuelle et la cohérence interne de sa poésie. Incontournable, son œuvre est aujourd'hui étudié dans les universités tunisiennes.
Chebbi a senti le plus intimement le besoin d'une poésie qui parle au cœur et qui exalte la modernité. Sa poésie émane d'une intuition du cœur portant en elle les plus nobles aspirations de justice et d'humanité, exprimant avec la plus grande beauté le lien qui nous unit à une société épanouie en phase avec le progrès et la modernité.
Notre poète national était un grand admirateur d'Ahmed Zaki Abou Chadi qui l'a fait connaître au Machrek à travers la revue « Apollo », dont il fut le directeur. L'esthétique du poète égyptien, son tempérament, les aspirations de son cœur ont rendu Chebbi plus sensible, plus attentif aux maux de la société où il vit et évolue et l'ont imprégné de romantisme.
S'inspirant aussi de Jibrane Khalil Gibran, le célèbre auteur des Esprits rebelles (l'appel du prophète) , Chebbi a osé affronter certains thèmes tabous. Il a notamment porté un regard critique sur la condition féminine de son époque, rejoignant ainsi son contemporain, le grand réformateur Tahar Haddad, militant de l'émancipation de la femme.
Chebbi, le contestataire
Au vers ardent et passionné, Chebbi écrit pour secouer le peuple de sa léthargie et non le soulever. Sensible au risque d'accaparement du savoir par une caste de privilégiés, il appelle le commun des mortels, proie inévitable des pires superstitions, à « briser les chaînes » susceptibles d'ankyloser leur idéal de liberté et d'élévation. On y accède, nous dit Chebbi, par l'ambition, par la persévérance et par la confiance en sa propre raison.
Amer et désabusé, il s'inquiète, toutefois, des progrès d'une mentalité superstitieuse et de la bigoterie étroite de ses contemporains. Chebbi pense alors que c'est bel et bien contre la masse ignare et crédule qu'il devrait employer ses principales forces afin de la faire sortir de l'obéissance et de la soumission. Il l'exhorte à ne pas céder à l'entraînement de cette dévotion fanatique et lui enseigne à se défier des erreurs populaires.
Chebbi plaide avec une passion généreuse la cause de la tolérance, de la liberté et l'altérité bienveillante. C'est avec une admirable chaleur et une ardente conviction qu'il défend les opprimés, allant même jusqu'à chanter les agréments de la vie. Pour lui, le seul vrai système, le seul fécond, est le désir d'édifier une philosophie prudente et sage, à l'abri des enchantements, des errements et des erreurs.
Face à ceux qui imposent les valeurs de faillite, Chebbi loue des valeurs régénératrices telles la vitalité du courage et le goût du risque. On n'oubliera jamais la détermination d'une pensée conçue comme un combat contre les désillusions intellectuelles, nourrissant ainsi une sorte d'insurrection permanente contre l'injustice, l'intolérance, les tares et les avatars d'un système colonial qui bâillonnait les esprits libres. De fait, estime le poète tunisien, devant la montée des persécutions, « l'intellectuel » doit avoir un rôle capital dans le refus de cette domination. Chebbi a lui-même manié sans relâche les armes de la critique face aux forces réactionnaires. Ainsi, observons-nous la façon éclatante dont il a exprimé sa critique à l'égard de l a question coloniale, plaidant en faveur d'un refus radical de la soumission, d'un vrai « dire non » au colonialisme.
L'espèce d'acharnement que Chebbi manifeste à l'encontre des forces occupantes s'explique, au premier chef, par son refus de l'acculturation, de l'aliénation et des diverses formes de discrimination.
Dès l'adolescence, son tempérament rationnel lui a fait prendre du recul face aux dogmes tels que le présentaient dans les universités théologiques de l'époque. La postériorité appréciera le courage intellectuel de cet ancien élève de la Zeitouna , qui a énergiquement appelé à la modernisation de cette université.
Animée d'une foi intense dans la défense des valeurs nouvelles, la poésie de Chebbi prend aujourd'hui un nouveau lustre. Ses idées de progrès, de modernisme et d'émancipation prennent une dimension nouvelle dès qu'elles s'intègrent dans ensemble culturel plus vaste. Sa poésie prend ainsi une autre dynamique, émancipée, universelle, résolument tournée vers l'avenir et vers un nouveau type de civilisation. Faut-il voir dans cette constante volonté de détachement, de vivre dans la dignité et de rompre les liens qui mènent à la servitude, de quelque nature qu'elle soit, faut-il voir un amour ardent pour la patrie, amour qui fera de lui le poète tunisien le plus écouté et le plus prestigieux.
N'est-ce pas finalement donner gain de cause à Chebbi, et convenir avec lui, qu'une société ne peut jamais céder au désespoir, dès lors qu'est respectée la dignité humaine.
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