L'intellectuel, une posture contestataire et constructive

  Pr. Mohamed CHAGRAOUI

Universitaire- Tunis

« Ceux qui vont, un peu partout, annonçant la fin des intellectuels, de leur fonction ou, pour employer un grand mot, de leur mission, se trompent gravement ; peut-être parce que, tout simplement, ils prennent leurs désirs pour des réalités, attestant par-là que l'idée même de l'intellectuel n'a pas cessé d'inquiéter…C'est au nom de la force symbolique qu'il peut donner, malgré tout, aux"idées vraies", que l'on peut tenter de s'opposer avec quelques chances de succès aux forces de régression intellectuelle, morale et politique, notamment celles que suscitent les impérialismes, passés et présents, et les conséquences qu'ils engendrent ». Pierre Bourdieu

L'intellectuel se définit aussi bien par son engagement pour une cause que par son effort pour définir la nature des problèmes sociaux et culturels et leur enjeu. Dans ce sens, les titulaires du qualificatif d'intellectuels  ont, conformément à l'esprit du référentiel intellectuel de la modernité, un rôle privilégié dans la définition de l'horizon de l'esprit critique, de rationalisme et d'universalité. Ils sont les mieux placés, de ce point de vue, que n'importe quel autre citoyen pour mettre en mouvement les idéaux du progrès, de la justice , de l'équité . Or, le rapport que les intellectuels entretiennent dans leur majorité avec la société a profondément changé, comme a changé le rapport de la société tout entière à la culture. Le rapport de la société à son élite a cessé d'être un rapport de simple délégation. Les intellectuels savent désormais qu'ils ne peuvent plus penser leur choix pratique en termes de Vérité . Ni la connaissance ni l'intelligence ne leur confèrent une légitimité supplémentaire par rapport à celle dont est doté, en démocratie, n'importe quel citoyen.

De l'intellectuel total à l'intellectuel spécifique

Dans un monde qui, à la fois, se globalise et se fragmente, des valeurs aussi précieuses que la modération, la tolérance, l'attachement à la patrie et l'ouverture sur l'universel constituent les fondamentaux de la culture nationale, appellent à être enrichies et consolidées par tous les acteurs culturels. C'est pourquoi, les intellectuels sont invités à dépasser les pesanteurs mandarinales, les cloisonnements disciplinaires, les exclusives d'écoles et le carriérisme exacerbé. Attachés à des spécialités toujours plus étroites, donc impénétrables pour le grand public, les intellectuels risquent de finir par perdre le sens de l'universel où ils ne voient plus, pour la plupart, qu'une illusion. Ainsi, la morale, dont ils n'osent même plus dire le mot tant il paraît lourd et ancien, a-t-elle éclaté en une multitude d'éthiques et de déontologies : il y en a autant que de métiers, que de domaines et même que d'individus. Contre la figure de l'intellectuel total , jadis incarnée par certaines figures emblématiques, ces évolutions mettent en avant celle de l'intellectuel spécifique qui prend position sur tel ou tel aspect de la vie sociale et non plus partie pour le sens de l'Histoire.

En effet, la force et la pertinence d'un engagement intellectuel sont, à la fois, affaire de savoir, d'intelligence et de jugement et conduisent forcément à mettre l'accent sur l'émergence d'une  nouvelle figure  de l'intellectuel, détenant en même temps une responsabilité sociale dans la diffusion des savoirs et mettant en jeu sa propre citoyenneté. Il s'agit de stimuler les recherches critiques autour de trois pôles qui doivent rester distincts, mais qui peuvent développer des relations entre eux : l'université et la recherche, les chercheurs et les acteurs sociaux,  les forces politiques. Il s'agit, également, d'opérer une rencontre inédite entre les richesses de la technicité  et l'esprit critique dans toutes ses dimensions et d'insister sur l'importance du couple compétence/engagement  face aux questions posées par le mouvement de la modernité et de l'universel à un moment où l'on « trouve de larges secteurs dans l'enseignement, élèves, étudiants et enseignants, qui ont abandonné la "pensée moderne", celle de "l'université" , pour tomber dans la " pensée du café "», c'est-à-dire la pensée «qui n'a jamais eu de rapport à la modernité» . 1 Il s'agit enfin de promouvoir la rencontre entre activités intellectuelles et mouvement social, pour la transformation sociale à l'orée du 21 ème siècle.

Le devoir d'intelligence critique

Selon le discours de la fin de l'histoire, on doit, sous peine de cécité intellectuelle, renoncer à tout projet de transformation radicale de l'ordre établi. Or, ce qui vient d'arriver avec la crise financière mondiale marque un réveil et sonne comme un appel qui dément ce diagnostic. Réveil des luttes sociales, de la critique de l'injustice, de la spéculation, de la conscience que les acquis obtenus par les Etats nations et par les combats sociaux et politiques font partie d'une civilisation à visage humain. Ce réveil montre les limites du paradigme économiste qui habite et aliène les classes économiquement dirigeantes jusqu'aux élites intellectuelles devenues incapables d'envisager une autre conception de la vie sociale et de sa finalité. Ce réveil rappelle les intellectuels au devoir d'intelligence critique, quel que soit son inconfort, et leur fait obligation de l'utiliser pour contribuer à mettre en mouvement une condition humaine plus conforme aux exigences de la raison éthique comme aux simples aspirations à une vie moins idiote et plus heureuse. 2

L'intellectualité est, par définition, intempestive. Elle ne peut pas se contenter du contenu des doctrines, des idéologies, des théories, mais elle s'arrête sur l'" aperception " dont elles sont l'objet : appropriations, transgressions, détournements. L'intellectualité va à contresens de l'histoire linéaire. Elle repense les utopies, notamment celles du 19 ème siècle, à l'aune de l'esprit révolutionnaire dont elles sont porteuses. Celles-ci vont donc être classées en fonction de leur capacité à poser la question du progrès, du bien-être, du vivre ensemble. Or, pour ne pas perdre cette noble ambition humaniste, il faut la mettre à l'épreuve de l'historicité du sujet, singulier ou collectif, qui s'est emparé des idées critiques, devenues, de ce fait, subversives. L'intellectualité conduit à ne jamais désespérer car entre une rhétorique révolutionnaire sans perspective, une gestion à peine sociale du système et une adaptation complète, il existe une quatrième voie. C'est celle de la construction d'un mouvement social, politique et citoyen qui balaye le vieux monde pour construire une société plus humaine et plus juste. C'est de cette façon que les intellectuels dépasseront le constat nihiliste selon lequel les élites sont « éclatées, bafouées en mal de dignité ; élites inachevées en manque de quête de sens ; élites structurées en syndics d'intérêts à la recherche d'un complément de salaire ». 3

Certes la volonté affichée par les défenseurs du libéralisme tel qu'il suit son cours, aboutit à des postures « a-critiques » sur l'ensemble des problèmes - la mondialisation, par exemple-. Du même coup, tant que ne s'expriment pas d'autres visions critiques, la crise théorique qui domine les esprits et opère ses ravages dans le mouvement ouvrier, se poursuivra. De même, les intellectuels n'y pourront jouer aucun rôle d'avenir, car la valeur de leurs contributions dépend strictement de la qualité de leur critique. Or, dans le monde périlleux de la nouvelle crise financière, la première tâche est de définir les critères d'une analyse de cette crise qui, sur le plan international, aboutissent à l'offensive spéculative du capital, quand toute une partie du « Tiers-monde » risque, comme on peut le constater, de s'effondrer. Dans les pays les moins touchés directement, les effets de la crise à moyen et à long terme risquent de compromettre les projets de développement, la croissance et l'emploi. Tous ces facteurs font des structures des sociétés dans le contexte du « village planétaire », non seulement un obstacle à toute émancipation, mais aussi un terreau de mal-vivre. C'est à cela que l'intelligentsia doit trouver des réponses, en montrant la logique des événements et en dévoilant la nature de la crise et en recherchant les moyens de passer à la contre-offensive. 4

Pour mener à bien ces tâches, il faut donc discuter des méthodes d'organisation de la lutte. Travail qui passe, en premier lieu, par un bilan global de toutes les expériences révolutionnaires, en mettant l'accent sur les rapports entre pouvoir et émancipation. C'est ainsi que peut être abordée la question de la démocratie politique et de la démocratie sociale. S'il faut défendre les droits acquis en matière des droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques de l'homme, il est tout aussi nécessaire d'être vigilant quant aux menaces et dangers qui guettent ces acquis (les effets pervers de la mondialisation, le discours fasciste véhiculé par certaines chaînes satellitaires, les différentes manifestations de l'extrémisme). On débouche, dans cette voie, sur la question de la lutte contre ceux qui se disent porteurs de la Vérité soit divine soit humaine et qui s'activent, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, pour « bombarder l'opinion publique » par leurs discours faux qui, à force de pousser la grossièreté à l'extrême, tombent dans le ridicule le plus burlesque. Les porteurs de cette Vérité disent qu'ils sont démocrates, alors que leurs amis ont érigé ailleurs leur système fasciste sur la vertu de l'obéissance aveugle aux gourous, ils sont clonés comme des robots, ils parlent tous le même langage extrémiste et nihiliste et personne n'ose avoir sa propre personnalité ni son propre point de vue.

Les limites du discours maximaliste

L'impératif de l'élargissement de la participation citoyenne à la vie politique et publique appelle toutes les parties prenantes à exprimer leurs revendications d'une manière plus constructive et plus positive. Le discours maximaliste de certaines ONGs appelle à réfléchir sur la manière d'établir des plans de partenariat durable et renforcé entre l'ensemble des composantes de la société civile et les pouvoirs publics ; un partenariat horizontal ente les composantes de la société civile et un autre vertical avec le gouvernement. « Il est temps de rompre, tant bien que mal, avec les pratiques politiques traditionnelles de la gauche tunisienne ; je veux dire plus exactement, les pratiques de ces partis politiques qui se sont complu jusque-là, à n'être que des entités oppositionnelles plus ou moins formelles et, par conséquent, plus ou moins séparées des luttes sociales et politiques profondes qui secouent notre société ». 5

Cette perspective est possible et elle est toujours d'actualité. Il revient à ceux qui y croient de ne pas se démobiliser et de continuer leur action malgré les obstacles et les problèmes qui sont parfois réels et qu'il convient de souligner et de prendre en ligne de compte. La tâche ne sera pas aisée et il faudra beaucoup de courage intellectuel et moral, d'ouverture d'esprit et d'endurance pour la réaliser. Certaines conditions doivent être réunies. La première condition est que certaines tendances au sein de la société civile tunisienne fassent enfin leur autocritique. Toutes les entreprises de refondation ont commencé par cet acte de courage. Sans cela, ces tendances ne feront que répéter des discours qui ont montré qu'elles n'avaient aucune prise concrète sur la société. La deuxième condition est l'élaboration d'une plate-forme idéologique claire et cohérente qui définit la conception que se fait la société civile des questions essentielles, telles que l'alliance avec l'« Islam politique », le rôle de l'opposition, ses rapports avec le pouvoir. La troisième condition est que la société civile dépasse l'héritage d'une idéologie qui n'a plus cours nulle part dans le monde, sans pour autant perdre sa vocation et ses idéaux.

Se situer au-delà des polémiques mondaines

Le mouvement historique n'est pas par soi porteur d'une alternative au dysfonctionnement de l'ordre libéral établi, mais d'idées et d'expériences diverses. Les mouvements sociaux de notre époque paraissent illustrer ce double fait : ils mettent des questions en débat, posent des exigences, font éventuellement surgir idées et pratiques nouvelles qui appellent réflexions et analyses, à la fois critiques et prospectives. Autrement dit, le mouvement historique n'est pas réductible au mouvement réel censé abolir l'état de chose existant, premièrement parce qu'il n'y a pas une seule façon de transformer le réel existant, deuxièmement parce qu'il n'est pas d'action humaine sans représentation, et d'action historique sans projet, même si les effets excèdent le projet. Là encore, le champ de travail est immense. On pourrait multiplier ce type d'exemples : tous concourent à souligner l'urgence et l'ampleur des problèmes auxquels les intellectuels peuvent apporter une contribution critique. Tâche difficile, mais plus enrichissante que les polémiques narcissiques mondaines. Cet effort est associé aux luttes pour la démocratie. Contre les visées réductrices, utilitaristes ou élitistes, les intellectuels ont la responsabilité de soutenir l'esprit critique, les valeurs de liberté et de justice : liberté de création et de recherche, pluralisme et confrontation, luttes contre l'affairisme, qui vont de pair avec la lutte pour faire reculer toutes les formes de marginalisation et d'exclusion nées des inégalités sociales.

Cette conception du rôle des intellectuels se veut particulièrement attentive aux conditions d'émergence et d'épanouissement du neuf dans la société. Avoir le courage de la création artistique, soutenir la recherche scientifique, l'avancée technologique, l'innovation sociale ou politique procède de la même démarche progressiste et libératrice. La promotion du livre et de la lecture mérite un effort conséquent dans une période où des difficultés de lecture et d'écriture handicapent de nombreux hommes et femmes. Créer, produire, diffuser, coopérer sont aujourd'hui des objectifs essentiels. Il faut contrecarrer la logique mercantile qui tend à dominer l'édition, le cinéma, l'audiovisuel, la chanson, le marché de la peinture. Au contraire d'une uniformisation croissante des cultures et des modes de vie sur un modèle unique, une créativité audacieuse peut permettre une confrontation salutaire, une diversité foisonnante. C'est du pluralisme de ces apports que la culture nationale n'a cessé et ne cessera de s'enrichir. C'est à la faveur de cet enrichissement et de cette créativité que les intellectuels peuvent façonner de nouveau un « grand récit » émancipateur qui donne le sentiment d'exister autant par la joie que par la tristesse, autant par l'action que le désœuvrement, autant par l'intransigeance que par la prudence, autant par la recherche la plus autonome que par l'action politique.

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1-Cf. Amor Cherni, « Nous peuples arabes, nous n'avons pas accédé à la modernité ; nous continuons à penser, et donc à agir, selon les normes de la pensée médiévale », Attariq Al-Jadid , 28 mars- 3 avril 2009

2-Cf. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l'ordre , Editions du Seuil, 2002

3- Cf. Taoufik Bachrouch, «Démocratie et élites de services», Mouatinou n , 9 avril 2009

4- Michèle Riot-Sarcey, Le Réel de l'utopie , Albin Michel, 1998

5-Mohamed Ali Halouani, ancien président du Conseil national du mouvement Ettajdid et candidat à l'élection présidentielle de 2004, Le Temps du 19 mars 2007

 

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