Démocratie participative et confiance citoyenne

Par Mohamed Chagraoui
Universitaire -Tunis

La démocratie participative est une valeur incontournable, indémodable, toujours brandie et revendiquée. Une réflexion sur le modèle démocratique participatif souhaitable ne peut esquiver ces questions : Qu'est-ce que la démocratie participative dans le contexte tunisien ? Pourquoi et quelle démocratie participative? En quoi une démocratie participative basée sur le principe de liberté peut être décisif comme ciment de la cohésion politique nécessaire à la réforme de la société ? Comment l'expression de la liberté de chaque citoyen peut rester compatible avec l'expression de la liberté de tous ses concitoyens, voire favorisante pour la liberté de tous ?

Chercher à répondre à toutes ces questions, conduit à soutenir la thèse selon laquelle, il ne peut y avoir de démocratie sans aspiration de l'homme à la liberté. Cette aspiration, cette volonté est première et elle conditionne depuis deux décennies tout le mouvement du Changement au sein de notre société. Autrement dit, il ne peut y avoir de démocratie sans que d'abord il y ait des démocrates. A partir de ces remarques, on peut formuler cette hypothèse : toute approche qui se limiterait à l'aspect organisationnel de la démocratie verticale, parlementaire, horizontale, en réseau, participative bien qu'importante, risque de passer à coté de l'essentiel. L'essentiel est peut-être ceci : le citoyen qui s'engage pour la démocratie participative a-t-il une «essence» qui le porte à la liberté ? Si la réponse est négative, il n'y aura pas recherche individuelle de liberté, pas de démocratie réelle dans la société, le chemin de la liberté sera imposé à l'Homme de façon externe, par un système idéal, par un homme providentiel, par référence à un livre sacré, ou les trois à la fois, en quelque sorte par un déni de démocratie et de liberté. Si la réponse est positive, le principe de démocratie participative évoqué plus haut est validé. Alors, comment se déploie concrètement cette conception de la démocratie participative, dans la situation politique de notre pays ces derniers temps ? Par l'engagement d'une démarche politique inédite visant à la réalisation d'un projet de société basé sur les valeurs de la modernité ainsi que par l'engagement entre celles et ceux qui en seraient partie prenantes. Qu'implique un tel processus? Une méthode, un contenu.

Une méthode

D'abord la méthode. La démocratie participative et la démarche dans laquelle elle s'inscrit reposent sur une conception profondément neuve de la politique, sur la pratique d'une démocratie ressourcée, vivifiée, aux antipodes de ce qui pourrait être une démocratie délégataire qui est si négativement ressentie par bien des gens. La démocratie participative vise à rassembler des gens pour qu'ils parlent de leurs problèmes, fassent part de leurs idées, de leurs suggestions, de leurs aspirations, pour qu'ils débattent ensemble et soient entendus, et pour que cela débouche sur leur action plus unie, plus forte contre la politique actuelle, et sur une dynamique nouvelle ouvrant la perspective des changements auxquels ils aspirent. A l'opposé de toute conception bureaucratique, de choix confisqués par des leaders, des états-majors, des experts, elle vise à rendre l'initiative aux citoyens, à leur permettre de s'approprier les décisions politiques, la vie politique elle-même. Elle leur rend la souveraineté qu'on leur reconnaît en droit. La démocratie participative vise également à exprimer des exigences communes, sans impliquer l'accord sur tout, en respectant la diversité des convictions, la personnalité, l'originalité de chacun. Elle rompt donc, dans son principe, avec toute démarche de ralliement à des solutions toutes faites, avec toute recherche d'une uniformité mutilante. Elle considère la diversité non comme un handicap ou une fatalité conduisant à la dispersion, à l'éclatement, à l'inaction, mais comme une dynamique permettant un rassemblement plus riche, précisément parce que l'apport de tous est nourri des singularités individuelles de chacun.

Par ailleurs, la démocratie participative vise à unir des citoyens entre eux et, du même mouvement, ces mêmes citoyens aux forces politiques progressistes à qui il incombe de traduire en mesures politiques les orientations, les choix définis en commun. Il s'agit ainsi de ré accorder la vie sociale et la vie politique, de développer la démocratie dans des formes modernes : la démocratie représentative s'alimentant à la source vive de la démocratie directe ; de combler un certain décalage entre citoyens et pouvoir. La démocratie participative vise ainsi à permettre aux citoyens d'être non des spectateurs passifs de choix politiques effectués en dehors d'eux, mais des décideurs, des acteurs de ce qui fait leur vie et celle du pays. La démocratie participative suppose, donc, d'emblée un dépassement de la démarche sclérosante visant à concevoir l'action des citoyens comme une simple force de pression sur des états-majors politiques, ou aboutissant à disjoindre en étapes successives le dialogue en bas et le dialogue «en haut».Parce qu'elle veut faire bouger les rapports des citoyens entre eux, et les rapports entre les citoyens et les forces politiques de progrès, cette démarche suppose des initiatives multiples et simultanées à tous les niveaux, entre toutes ses parties prenantes, pour sortir du surplace, aller de l'avant. Il s'agit de promouvoir un dialogue entre les citoyens eux-mêmes, de proposer aux citoyens d'être eux-mêmes les incitateurs d'une praxis politique neuve ayant valeur d'engagement entre eux et entre les forces qui ont en commun les valeurs de la modernité. Il s'agit de placer la politique nouvelle voulue et l'issue politique au coeur de ces rencontres pour qu'elles s'inventent et se construisent grâce à elles. Bref, ces espaces permettent à toutes les parties qui y prennent part de se rassembler pour discuter d'un avenir différent, préciser les exigences communes d'un projet sociétal et politique pluraliste, ouvert et pour faire entendre leurs aspirations. La reconnaissance de la dignité inhérente à la personne humaine permet à des courants philosophiques et politiques différents d'envisager pour le citoyen un avenir toujours meilleur. Aucune idéologie ne peut s'approprier les grandes lignes de cet avenir parce que la richesse de la personne humaine prend sa source et s'exprime dans l'altérité : la relation à l'autre et aux autres. La différence n'est pas, dans le contexte d'une démocratie participative, une tare, mais une source possible de vie.

Une telle démarche, chacun le comprend bien, ne dessaisit pas ceux qu'elle implique, mais elle peut conduire ceux qui auront élaboré, et qui seront la base vivante de la démocratie participative à s'en assurer à tout moment la maîtrise et à veiller ainsi en permanence à son application. Telle est,en fait, la démarche politique neuve impliquée par la démocratie participative que le Changement ne cesse de mettre en mouvement et qu'il propose aux citoyens intéressés et aux forces vives de réaliser. On le voit, la méthode politique de la démocratie participative peut se résumer en quelques mots simples mais de grande portée : débat, initiative, action, imagination, transparence, loyauté à la Tunisie. Nous mesurons le souffle d'air qu'elle ferait passer dans la vie politique nationale si les citoyens concernés -et ils sont de plus en plus nombreux- la faisaient leur, s'y reconnaissaient, s'y impliquaient ; et si les forces de progrès en acceptaient les règles qui se réduisent finalement à une seule : la démocratie. Cela va de soi, une telle démarche suppose que chaque partie prenante s'y engage avec son identité propre, son originalité, ses manières de voir, ses propositions qu'elle confrontera avec les aspirations et les exigences citoyennes, avec ce que pensent et veulent les citoyens et les autres formations politiques.

Un contenu

La démocratie entendue comme une méthode, implique un contenu : les principaux principes formulés dans la Déclaration historique du 7 novembre 1987.C'est le deuxième aspect de la démocratie participative. Cette attitude est résolument pluraliste. Loin d'asséner un catalogue, elle part des aspirations à une société plus juste et des valeurs sur lesquelles un nombre très important d'hommes et de femmes parfois une majorité - sont déjà d'accord, pour en faire découler des propositions concrètes qui peuvent constituer une base de départ au dialogue. Les autres forces politiques peuvent faire naturellement de même. Ce sont les citoyens qui, souverainement, trancheront ou qui feront, pour leur part, d'autres propositions leur convenant mieux. Le choix de la démocratie participative est qu'ils soient maîtres d'un bout à l'autre du projet politique à construire, et bien entendu des mesures politiques qu'ils entendent voir prévaloir et appliquer en matière d'emploi, de protection sociale, de niveau de vie, de logement, de formation, d'environnement, de développement économique, de démocratie, de coopérations internationales, et du même mouvement des transformations à opérer pour une société plus humaine, plus solidaire, de plain-pied avec les progrès et les exigences de notre temps. C'est évidemment la condition essentielle pour que cette politique, ces transformations, soient faites pour eux, parce que faites avec eux, se nourrissant de leur réflexion, de leur intervention, de leur contrôle.

Bien entendu, les valeurs fondatrices de la démocratie participative appellent à être enrichies, complétées en vue de stimuler l'intervention citoyenne , être un appui pour l'action, à partir des revendications et des exigences qui «montent» de la société . Chacune de ces valeurs peut, en elle-même, devenir facteur de rassemblement pour des actions permettant de conquérir des avancées. Elles s'appuient sur ce que ressentent les gens, sur leur expérience, invitent à la réflexion et suscitent des mesures claires, réalistes, efficaces.

Ces valeurs, comme la démarche générale de la démocratie participative qu'elle génère s'inscrivent, doivent, donc, être au coeur des espaces de rencontres et de débats qu'il faut organiser et multiplier davantage dans le pays. Ces espaces de rencontres et de débats visent à inaugurer un nouveau style permanent d'écoute, de dialogues multiples larges et tolérants entre citoyens et forces progressistes de ce pays, dans la diversité de leurs convictions. Une société qui négocie son ancrage dans la modernité gagnerait à déployer ces espaces de rencontres sous les formes les plus variées et les plus inventives à tous les niveaux de la vie sociale : dans les entreprises, les cités, les quartiers des villes et les villages.

Ces espaces de rencontres et de débats constituent l'un des moyens politiques permettant de surmonter les contradictions secondaires, sources d'impuissance et de résignation, au profit d'un rassemblement porteur d'espérance et capable de susciter et de nourrir par sa dynamique propre, une construction politique nouvelle.  On mesure du même coup, la nouveauté de ces espaces de rencontres et de dialogues  par rapport aux débats qui ont été organisés au cours de l'année 2008 dans notre pays (dialogue global avec les jeunes, consultation nationale sur l'emploi,etc.). Heureux, ces jeunes, s'ils rencontrent sur leur chemin des adultes, des acteurs de la société civile et de la société politique qui les écoutent en profondeur, sachent accueillir et encourager ce qu'ils portent de meilleur et, sans démagogie, sachent les responsabiliser, les conduire plus loin. Choc salutaire ! Bien sûr, il ne suffit pas de crier des slogans dans la rue. Ensemble, les jeunes renforcent leurs convictions sur la dignité et la fraternité humaines. Ensemble, ils mûrissent leur capacité à construire un avenir où chacun devrait pouvoir avoir un projet et sa place. Ensemble, ils discernent leur capacité à agir et la force de l'action collective pour inventer un monde solidaire. Mais ce cheminement appelle les jeunes à aller plus loin. Ils ont à apprendre la citoyenneté. Ils ont encore besoin de découvrir la chance d'une association, d'une organisation syndicale, d'un parti politique, d'un mouvement, pour pouvoir transformer ensemble la société dans le sens des valeurs qui les animent.

Ainsi, le rapport de tous ces acteurs à la politique institutionnelle n'est pas est évasif parce qu'ils prennent acte de l'usure d'une certaine normalité politique, de ce que Cornelius Castoriadis appelait le «devenir-nul de la politique». Ils ont des revendications et des convictions fortes mais non pas des actes de foi ou des discours-fétiches. C'est dans ce contexte que le passage de l'action associative au militantisme politique, le dépassement de la rigidité des indexations hiérarchiques de l'articulation individuel/collectif ainsi que la détermination politique à raviver les motivations participatives des citoyens ne peuvent que concourir à accroître significativement la confiance citoyenne.

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