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La société du savoir : quels défis ?
Pr. Jamil CHAKER
Professeur de l’enseignement supérieur - Université de Tunis
Depuis quelques années, l’édification de la société du savoir est devenue l’un des invariants du discours politique aussi bien en Tunisie que dans les pays développés et émergents. A la faveur de l’avènement de la société de l’information et de la communication et des mutations qualitatives qu’elle a générées dans le rapport de l’homme à la connaissance et à la technologie, l’humanité s’est rendue compte que dorénavant l’intelligence est le fondement même du progrès et de la compétitivité économique.
Est-ce à dire que l’intelligence était absente dans la conception même du progrès et de la compétitivité ? Non. Mais, son rôle n’était pas conçu, avec l’acuité actuelle, comme vital. Songeons aux réussites spectaculaires des pays nantis en ressources naturelles ainsi qu’aux familles riches qui s’étaient enrichies sans être particulièrement intelligentes, mettant à contribution les politiques protectionnistes des Etats.
Aujourd’hui, les technologies de la communication et le phénomène de la mondialisation placent les sociétés face à une réalité implacable : ce serait du gâchis que les Etats continuent à protéger le réel endogène s’il est boiteux et désuet. L’ouverture des frontières économiques et le déverrouillage des systèmes d’information imposent la nécessité d’une compétition des plus féroces. C’est un challenge de la plus haute importance. Il est de l’ordre de l’être ou ne pas être. Pour survivre, les communautés sont appelées à se dépasser, à se réinventer, à se frayer un chemin dans la modernité. Bref, à se positionner. Dès lors, il faut que les hommes persévèrent, qu’ils se mettent continuellement en cause, qu’ils acquièrent de nouvelles connaissances et qu’ils modernisent leurs outils de travail. Les technologies de l’information sont là pour assurer la transmission en temps réel des nouveautés et des inventions.
Une nouvelle perception du temps s’impose. Elle prend la forme d’une véritable course contre le temps. Cette course, il faut désormais être capable de la maîtriser, de la canaliser. Pour ne pas se laisser emporter par le flot dévastateur des produits venus d’ailleurs, il faut que la communauté mette en branle son propre esprit, son propre génie, non seulement pour assimiler le progrès, mais être capable d’invention. Dans les époques révolues, la gestion de la connaissance et de l’innovation n’était pas tributaire du facteur temps. Prenons à titre d’exemple l’imprimerie qui a été inventée en Europe en 1440 et qui n’est arrivée en Tunisie qu’au 19ème siècle (plus exactement en 1838), c’est-à-dire quatre cents ans plus tard. La télévision a également accusé un retard de 41 ans : créée en 1925, elle arrive en Tunisie en 1966.
La Tunisie d’aujourd’hui s’est emparée presque en temps réel des nouvelles technologies de la communication, puisque cette révolution technologique et culturelle a eu lieu dans les pays développés au cours de la dernière décennie du 20ème siècle. En très peu de temps, notre pays s’est honorablement positionné en formant des compétences de haut niveau aptes à instaurer la société de l’information. C’est ainsi que l’objectif fixé par le programme électoral présidentiel (2004-2009) a été réalisé par les universités tunisiennes : plus de 50 mille étudiants sont dans les filières informatique, télécommunications et multimédia. Plus de mille ingénieurs informaticiens sont produits annuellement par les écoles d’ingénieurs tunisiennes.
L’enjeu majeur est de pouvoir mettre les outils de la société de l’information au service de la société du savoir : une société en perpétuel mouvement, apte à assimiler et à produire, à comprendre et à innover. Ce n’est pas une société de la mémoire pure et simple, de la réception passive, de la seule consommation, de la seule reproduction, du « clonage ». C’est certes une société où la mémoire continue à fonctionner pour stocker, fixer, mais où l’esprit s’active dans la recherche et la création. Aussi le travail de la mémoire est-il relayé par les activités de toutes les autres facultés comme l’intelligence, la sensibilité, l’imagination. Une société qui vit seulement par la mémoire, se fige, se sclérose. La société du savoir est celle où l’humain est mis à profit dans la plénitude de ses potentialités, où l’humain est une ouverture sur l’infini des possibles.
Voilà pourquoi le passage à la société du savoir n’est pas chose aisée. Il présuppose la mobilisation de toutes les aptitudes humaines, et, en particulier, la créativité. Car il ne s’agira pas seulement de savoir traiter la quantité considérable d’informations reçues. Il importe de participer à la quête universelle de nouvelles connaissances et de nouvelles technologies.
Ces enjeux impliquent un changement de paradigmes dans l’ensemble de la société. Il faut que les enseignements préscolaire et primaire soient créatifs, qu’ils éveillent chez l’enfant la curiosité des nouveautés et même le désir de s’y aventurer. Des exercices très simples de re-création d’un objet et d’un récit peuvent être initiés. On peut faire appel à l’imagination de l’enfant, à son potentiel « négateur ». L’essentiel est de ne pas se cantonner aux exercices de la simple « restitution » que l’institution scolaire peut privilégier et pérenniser.
Dans l’enseignement secondaire, l’élève est puissamment prédisposé à la création. Il faut lui en donner les moyens. Le tout est question de méthodologie. Les exercices doivent susciter l’intelligence, l’aiguiser, la développer. On suscitera davantage les exercices de réflexion personnelle, de jugement critique argumenté. On apprendra à l’élève à apprendre au lieu de le surcharger d’un savoir quantitativement colossal dont il aura toutes les peines du monde à voir l’intérêt. Qu’on se rappelle la fameuse vérité de la Renaissance occidentale qu’une tête bien faite est de loin préférable à une tête bien pleine.
Cette belle vérité me semble être l’une des clefs de la société du savoir. Aujourd’hui, les éducateurs les plus avertis ont compris l’intérêt de l’autoformation. A mon avis, la réussite d’un enseignant dépend de sa capacité à doter l’apprenant de la faculté à se perfectionner tout seul, à poursuivre sa quête, à compter sur ses propres moyens, au-delà même de la réalité de la classe. C’est lui apprendre à savoir pérenniser ce à quoi il a été initié en contexte institutionnel scolaire.
Cet enjeu majeur de la société du savoir gagne à être approfondi à l’université. Aujourd’hui, la Tunisie a la chance d’avoir environ 38% de ses jeunes de 19 à 24 ans scolarisés à l’enseignement supérieur. Cette chance doit offrir aux étudiants la possibilité de cultiver leur intelligence, de mieux exercer leur esprit critique, de mieux explorer l’endroit et l’envers des choses, d’évaluer, de nuancer, de modaliser. Autant d’attitudes face au savoir. Autant de recul pris par rapport aux certitudes tranchées, aux jugements définitifs, aux vérités absolues. La société du savoir est celle de la tolérance, de l’aptitude à la relativité.
Dans l’enseignement supérieur, l’étudiant devrait être amené à réinventer un texte, à écrire une contre-pensée, à imaginer de nouvelles formules, à expérimenter de nouvelles expériences, à hasarder de nouvelles hypothèses. La séance qui réunit l’enseignant et l’étudiant ne doit pas être un cours magistral émis ex-cathedra, mais un moment d’encadrement, d’interrogation, de réflexion collective sur des lectures, des interprétations. C’est cette démarche qui habilitera nos étudiants à être eux-mêmes, à cesser d’être de simples récepteurs et « reproducteurs » pour devenir des acteurs intelligents, de vrais étudiants, enthousiasmés par la quête du savoir, mus par le goût de la recherche. Un étudiant est par essence un chercheur en herbe.
Certes, ce travail prépare les meilleurs étudiants à devenir des chercheurs professionnels. Mais, cette articulation de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ne doit plus se réduire à l’élite. Il faut que la capacité à faire de la recherche (d’une manière ou d’une autre) devienne la chose la mieux partagée des étudiants et des diplômés du supérieur. C’est une condition sine qua non de la société du savoir.
La société du savoir est nécessairement fondée sur un partenariat structuré entre les structures universitaires et de recherche et le monde professionnel. L’entreprise économique ne peut plus survivre sans avoir adopté une politique de recherche et d’innovation. Il fut un temps où le capitalisme était attaqué dans son organisation sociale. Des idéologies ont vu le jour pour sonner le glas du capitalisme et annoncer en termes messianiques l’avènement de la société socialiste, suivie du communisme. Aujourd’hui, toutes ces illusions utopistes ont été dévoilées et le libéralisme a pu s’imposer comme la formule universelle. Les autres idéologies ont alors basculé dans l’ordre éthique, ont enrichi la vision syndicaliste ou ont même servi à « humaniser » le libéralisme. Elles ont par ailleurs inspiré les pensées récalcitrantes qui servent de « contre-pouvoir ».
Aujourd’hui, l’entreprise économique, tout en restant confrontée à des enjeux d’ordre social et syndical, est appelée à relever de nouveaux défis : ceux de la compétitivité et de l’innovation. Dans les années 60, on parlait plutôt de productivité : il fallait imposer la discipline aux travailleurs et ancrer la culture du travail et du rendement, comptabilisé en termes quantitatifs. Ces paramètres restent importants, mais ne sont plus suffisants. Au quantitatif s’ajoutent les normes de qualité, la capacité à l’innovation et l’effort consenti dans le domaine de la recherche. Tous ces indicateurs sont intégrés dans cette nouvelle vision globalisante appelée : compétitivité (competitiveness).
La lecture du nouveau programme électoral du Président Ben Ali montre l’intérêt porté au partenariat entre les universités, les structures de la recherche scientifique, de l’innovation technologique et les entreprises économiques : renforcement des programmes de recherche fédérée, création de bureaux de transfert de technologies dans les universités, création de réseaux sectoriels de l’innovation, consolidation des mécanismes de valorisation des résultats de la recherche, autant de nouvelles orientations favorisant le développement de liens entre les universités, les centres de recherche et les entreprises. Cette ouverture n’est plus un raffinement de gestion. C’est un pré requis structurel dans la société du savoir.
Dans la société du savoir, la connaissance est démocratisée. Chaque citoyen doit non seulement avoir son accès au savoir, mais également sa chance de contribuer au progrès de la connaissance et de la technologie. Les bacheliers tunisiens ont la grande chance d’avoir accès à l’enseignement supérieur public qui reste gratuit et qui oriente les nouveaux étudiants selon des principes d’équité et de transparence. L’effort consenti par la communauté nationale selon un choix politique avant-gardiste donne naissance à une nouvelle génération de demandeurs d’emplois hautement qualifiés et à des créateurs d’entreprises innovantes.
C’est pourquoi l’output des universités tunisiennes qui se chiffre par des dizaines de milliers de nouveaux diplômés chaque année injectés dans le marché de l’emploi et dans le monde des affaires, est un enjeu et une chance pour la Tunisie. Il faut que les professionnels tirent abondamment profit de ces créateurs de valeurs que sont les produits des universités, et des chercheurs exerçant dans les laboratoires. Dans son nouveau programme pour la période 2009-2014, le Président Ben Ali a balisé la voie aux chercheurs, aux entreprises et aux diplômés du supérieur. La compétitivité est dans la synergie de ces forces innovantes. Elle n’est nulle part ailleurs. Elle est à la portée de l’entreprise. Il suffit que les hommes d’affaires, qui ne l’ont pas encore compris, le comprennent et y voient les clefs de leur réussite et de la prospérité de leur projet aussi bien en Tunisie qu’à l’étranger. Il faut qu’ils consacrent une partie de leurs gains à ce partenariat. Il faut qu’ils renoncent à la politique du gain facile, immédiat et à la gestion au jour le jour. Il faut avoir une vision plus aérienne, plus distancée, plus ambitieuse. C’est-à-dire initier une gestion par objectifs qui définit un certain nombre d’innovations à introduire d’une manière progressive grâce à un partenariat stratégique étudié avec les chercheurs (fondé sur l’identification des besoins de l’entreprise et la commande de recherches orientées dans ce sens) et un benchmarking international sectoriel savamment mené. Sans cette veille technologique, et sans ce partenariat avec les chercheurs, il sera très difficile pour les professionnels d’être performants et de s’imposer dans les périodes à venir.
La société du savoir est, en dernière analyse, celle où l’institution scolaire et universitaire veille à inculquer une démarche dynamique, intelligente, dans les esprits des apprenants de façon à les doter du maximum d’autonomie et de savoir-faire. C’est une société où le savoir se crée, se traite pour l’intérêt de l’ensemble de la société. Celle où le savoir, pour avoir le profond impact sur la société, se débarrasse de ses cloisonnements traditionnels et migre réellement vers la société. Dans cet itinéraire, il implique l’ensemble des citoyens dans la production de la valeur.
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