Formation de qualité, la force d’un concept

 

Imen Khammassi
Chercheur à   l’ISSHT- Tunis

 

En matière de choix éducatif, les concepts-clés du quatorzième axe du programme électoral du Président Ben Ali pour le prochain quinquennat sont «enrichissement de la vie scolaire par la diversification des activités culturelles et de loisirs au profit de l’élève», «développement, dans les écoles, des activités du secteur associatif dans les domaines de la culture, des loisirs et du volontariat, avec la participation des parents, des enseignants et des élèves», «la mise en œuvre d’un plan intégré pour prospecter les compétences et les vocations potentielles, et leur consacrer des programmes spécifiques pour les encadrer et développer leurs vocations dans les domaines où ils  se ont distingués». [1]

Ces concepts-clés font de l’élève le centre de l’action éducative. Avec, comme préoccupation principale, la réussite, l’épanouissement et le développement des vocations de tous les élèves. C’est une ambition noble car la transmission des savoirs n’a d’intérêt que si elle prend en compte la réalité de l’élève, si elle s’adapte à lui et lui permet, par conséquent, de libérer son potentiel de créativité et d’imagination.

Cette perspective va au-delà de la question du droit à l’éducation pour tous ou celle du caractère obligatoire de l’éducation jusqu’à l’âge de seize ans.  Démocratiser l’accès au savoir passe par des efforts conjoints hors l’école et dans l’école elle-même, au niveau des pratiques enseignantes, des activités culturelles et des loisirs au sein de l’institution scolaire. Comment engager tous les élèves dans leurs apprentissages dans des activités culturelles et créatives ? Comment faire en sorte qu’ils y transforment leurs façons de voir et de faire, et qu’ils accèdent aux concepts, codes et œuvres produits par les générations passées et la pensée contemporaine ? Comment créer un rapport ouvert, curieux mais aussi critique et constructif aux objets et aux pratiques culturelles à travers des apprentissages où les élèves, les enseignants et les parents conjuguent ensemble leurs efforts ? «Quels objets de travail nouveaux concevoir pour articuler le monde de l’école et l’école du monde et construire une culture réflexive et critique qui donne à l’élève prise sur le réel ?» [2]

Toutes ces questions cadrent avec l’ambition d’un système éducatif dont la philosophie s’inspire des idéaux humanistes, des principes universels de liberté, de démocratie, de justice sociale, d’efficacité et de «rentabilité». C’est-à-dire un système éducatif apte à relever les défis du présent et de l’avenir. Des pistes alternatives existent déjà, à tous les niveaux et dans toutes les disciplines, relevant le défi d’une ambition et d’une exigence égales pour tous.

Une école qui fonctionne dans la coéducation. C’est-à-dire, à la fois un travail en équipe des élèves, mais aussi un travail réalisé par chaque élève de façon à faire de cette école un vrai lieu de démocratie, un vrai lieu d’échange. C’est pourquoi, ce que nous entendons par culture commune dans le sens de la construction de la modernité endogène, ne doit pas être synonyme de savoir minimum, mais une culture du 21ème siècle, incluant des savoirs intellectuels, formateurs qui ne se limitent pas à des contenus immédiatement utilisables. Il s’agit de fournir les clés à chaque élève pour comprendre les évolutions du monde et de la société. Il va sans dire qu’une telle ambition suppose une mobilisation des élèves, des enseignants et des parents d’élèves, mais aussi des soubassements intellectuels. C’est là qu’il faut situer l’objectif majeur de l’école consistant à «enraciner l’ensemble des valeurs partagées par les Tunisiens et qui sont fondées sur la primauté du savoir, du travail de la solidarité, de la tolérance et de la modération » dansl’esprit des élèves et de garantir «l’instauration d’une, société profondément attachée à son identité culturelle, ouverte sur la modernité et s'inspirant des idéaux humanistes et des principes universels de liberté, de démocratie, de justice sociale et des droits de l’homme». [3]

Cette perspective conduit nécessairement à la mise en mouvement de partenariat et d’initiative avec la participation des acteurs de l’école, chercheurs et associations qui permettrait de se doter d’une analyse commune des situations concrètes alimentée par la recherche, de mobiliser des moyens pertinents et d’élaborer des stratégies individuelles et collectives pour faire reculer l’échec et l’abandon scolaire et universitaire. Cette perspective appelle également des programmes conçus afin de développer l’esprit critique des élèves et des étudiants, et des ouvrages scolaires et académiques qui contribuent à cette logique. C’est de cette façon que l’école permet d’affronter les mutations en cours et à venir dans les connaissances, les technologies, la société, toutes les dimensions de la culture de notre temps et de promouvoir la tolérance, l’esprit critique, l’approche pluraliste des problèmes et la formation des citoyens à une démocratie moderne.

C’est ainsi que les perspectives de l’école de demain impliquent de réaffirmer la triple mission de l’école : acquisition des savoirs, des compétences ; éducation de la citoyenneté ; et socialisation, c’est-à-dire le vivre ensemble. Selon les mots de Federico MAYOR, cette triple mission incite chaque élève «à exercer sa capacité de jugement, à choisir par lui-même le meilleur mode d’organisation politique et sociale, à trouver ses propres valeurs et à devenir ce qu’il est : un être libre». [4]  

Certes, des pratiques et des expériences pédagogiques existent déjà, à tous les niveaux et dans toutes les disciplines, et croient en l’éducabilité de chaque élève. Une amélioration positive de ces pratiques appelle, peut être, une modification du regard sur les élèves, appuyée sur une interrogation exigeante des pratiques en cours. Et pour renouveler le sens des apprentissages pour les élèves, il faut impérativement trouver la jonction entre ce qui s’apprend à l’école avec ce qui trouve usage et effectivité dans la vie économique, sociale, culturelle qui fait l’environnement immédiat de l’école.

  Dans ce sens, il importe de développer une approche nouvelle des savoirs scolaires et du vécu institutionnel courant, sur la base de démarches de construction de savoir, d’ateliers de création, de pratiques de vie coopérative et de projets ouverts sur le monde d’aujourd’hui. Autant de pratiques qui, souvent négligées par les institutions officielles, constituent un cadre idoine pour faire travailler ensemble le corps enseignant, les élèves et les parents d’élèves sur des terrains multiples.
  Toutes ces considérations relatives à l’œuvre de développement dans sa globalité trouvent leur traduction dans la triple visée anthropologique, économique et politique : former l’homme, le producteur et le citoyen. Rompant avec les sociétés d’initiation, reproductrices d’un ordre social immuable, elle a une fonction d’émancipation : permettre à chaque enfant de sortir des façons de voir, de faire et de penser spécifiques de sa famille et de son environnement proche pour accéder à des outils intellectuels à portée plus universelle, d’élargir ainsi sa vision du monde, de «sortir de lui-même», de se dépasser et de s’ouvrir à d’autres possibles. L’école permet à chacun d’évoluer personnellement mais aussi de contribuer à l’évolution de la société, initiant parallèlement à des façons d’être au monde et aux autres sur la base de valeurs communes fondatrices du lien social.

  C’est là qu’on touche au cœur des problèmes du présent et de l’avenir : un travail plus qualifié qui suppose une formation initiale de haut niveau pour tous, un apprentissage tout au long de la vie, des citoyens plus éveillés intellectuellement et pouvant participer à toutes les décisions les concernant, des producteurs capables de créativité et d’imagination. C’est pourquoi, l’orientation du système éducatif telle qu’elle est définie par le programme électoral du Président Ben Ali pour les cinq années à venir est de promouvoir des qualifications dynamiques efficaces partout, contre une simple logique de compétences qui enferme, restreint. Une insertion professionnelle réussie pour tous les diplômés, c’est aussi et surtout acquérir un haut niveau de culture générale, qui servira de base à d’éventuels retours en formation. En effet, « les pays émergents comme la Tunisie sont confrontés à un triple défi de formation, d’emploi et de compétitivité. Cela appelle les chercheurs à consolider leurs relations avec les industriels et les secteurs de production, de manière à parvenir à des résultats pratiques encourageants qui puissent nous aider, à créer des entreprises économiques innovantes qui soient compétitives et aptes à introduire une plus grande dynamique dans les domaines de la production, de l’emploi et de l’exportation. Dans ce mouvement d’ensemble, la tâche historique du secteur éducatif est d’être porteur de projets novateurs». [5]


  De nos jours, l’immatériel prend une place de plus en plus croissante dans la production des richesses et le savoir et l’information deviennent stratégiques. C’est à la lumière de toutes ces données qu’une vision nouvelle de l’école d’aujourd’hui et de demain invite à considérer que l’appropriation et la maîtrise des savoirs et des techniques constituent la richesse fondamentale d’une société qui mise toujours sur l’intelligence de ses enfants. C’est pour répondre également aux besoins sociaux et citoyens et pour répondre aux aspirations des jeunes et aux défis qu’imposent les mutations de notre temps que les filières et les parcours scolaires et universitaires de formation ont été diversifiés et que l’ouverture de l’université sur l’environnement économique et social a été renforcée.

  En effet, l’intérêt porté au secteur de l’éducation et de la formation montre et démontre que le souci politique d’une formation de qualité pour tous est une donnée fondamentale de l’œuvre de développement intégral. C’est pourquoi le secteur de l’éducation, de la formation et de l’enseignement supérieur continue de bénéficier d’une attention particulière dans les choix en matière de développement humain et social, compte tenu du rôle fondamental et stratégique de ce secteur dans la  préparation des générations futures, la construction de la société du savoir et du progrès, la croissance économique accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et de l’employabilité et ce dans le cadre d’une plus grande cohésion sociale.

Il y a là, un principe de fierté pour tous les Tunisiens et une stimulation pour tout le cadre éducatif qui pourrait permettre la cristallisation d’un nouveau souffle pour l’école qui a toujours constitué un réel ascenseur social pour toutes les couches de la société et pour l’émergence d’une praxis pédagogique et culturelle capable de répondre aux défis  qui sont posés  à  l’école et à la société par la configuration du «village planétaire» en ce début du 21ème  siècle.

 

Références :
 [1]-Programme électoral du Président Ben Ali «Ensemble relevons les défis», 2009-2014, Tunis, octobre, 2009
 [2]-Hélène ROMIAN, « Vous dit culture commune ? », in Pour une culture commune de la maternelle à l’université, ss. La dir. d’Hélène ROMIAN, Hachette Education, 2000, p. 6
 [3]- Cf.  la loi n° 2002-80 du 23 juillet 2002, relative à l’éducation et à l’enseignement scolaire, JORT, 30 juillet 2002
[4]-Federico MAYOR, Préface, Philosophie et démocratie dans le monde, de Roger-Pol DROIT, Editions Unesco, 1995, p.10
 [5]- Cf. Khira CHIBANI, « Le défi d’une formation de qualité», in www.alwifaqonline.net

 

 

Imprimer >> | Fermer la fenêtre >>

 


afkar@afkaronline.org